Une sage-femme porte plainte contre des médecins : le signe d’une révolution

Gwendoline Cros

Le SYNGOF, le principal syndicat des gynécologues obstétriciens qui revendique 1600 membres, est habitué des attaques aux droits des femmes. Cette fois-ci, la riposte a été à la hauteur de l’exaspération qu’il provoque auprès des patientes.

Le 13 mars dernier, le SYNGOF a envoyé un courrier à ses membres pour les appeler à faire la grève des IVG. L’objectif des Dr Jean Marty et Elisabeth Paganelli à l’origine de cette action était de se faire entendre par la Ministre de la Santé pour défendre la situation de confrères mis en difficulté après avoir commis une faute professionnelle. On notera le procédé misogyne consistant à mettre en balance le droit des femmes à disposer de leur propre corps pour voler à la rescousse de confrères ayant commis des fautes professionnelles et donc des atteintes graves à la santé de femmes. Vu le sexisme éhonté régnant dans la profession, plus rien ne m’étonne.

Pour rappel, le SYNGOF attaque régulièrement le droit à l’IVG. Son président Bertrand de Rochambeau avait déclaré en septembre 2018 que l’IVG était un « homicide » et qu’il n’en pratiquait plus (voir ici). Avant ça, Elisabeth Paganelli avait déclaré refuser d’octroyer des congés maladie aux femmes qui font une IVG pour les inciter à avorter un jour férié (voir ici).

Depuis le 13 mars, des féministes se mobilisent pour faire sanctionner les trois responsables du SYNGOF.

Parmi les principales actions, Anaïs Leleux militante à Nous Toutes a organisé l’envoi de 13 000 plaintes auprès de l’ordre des médecins.

Ensuite, un groupe de féministes composé notamment de Sonia Bisch, représentante du collectif « Tout.e.s contre les violences obstétricales et gynécologiques », et de Fatima Benomar, porte-parole des Effronté-es ont simulé une prise d’otage des femmes au siège de l’Ordre des Médecins. En entrant dans le bâtiment, elles ont été confrontées à Walter Vorhauer, Secrétaire général du Conseil National de l’Ordre des Médecins, avec lequel une discussion a eu lieu. Vous pouvez voir l’intégralité de l’action et des échanges dans cette vidéo :

Action au Conseil National de l’Odre des médecins co-organisée par notre collectif avec Anais Leleux du Groupe F Contre la menace de grève des IVG du SYNGOF

Publiée par Tou.te.s contre les violences obstétricales et gynécologiques sur Lundi 18 mars 2019

Walter Vorhauer ment en prétendant que l’Ordre ne pouvait pas s’auto-saisir. En effet, la procédure relative aux plaintes prévoit que L’Ordre peut saisir la Chambre disciplinaire de première instance (voir schéma ici). Qu’à cela ne tienne, Anaïs Leleux a ensuite introduit une plainte en bonne et due forme, rédigée par des juristes, auprès du Conseil National de l’Ordre des Médecins. Elle a ensuite placardé la façade de l’Ordre d’effigies de Simone Veil.

Le 4 avril paraissait dans Libération une tribune « Madame la Ministre, libérez l’IVG« , cosignée par le Collectif Avortement Europe : les femmes décident qui regroupe 105 associations, et par un grand nombre de féministes parmi lesquelles Rebecca Amsellem (newsletter Les Glorieuses), Isabelle Attard (ex-députée écologiste), Clémentine Autain (députée France Insoumise), Lauren Bastide (podcast La Poudre), Julien Bayou (Porte-parole national EELV), Chantal Birman (sage-femme), Laura Berlingo (gynécologue obstétricienne), Jacques Boutault (maire écologiste du 2e arrondissement de Paris), Laurence Cohen (sénatrice du Val de Marne), Melanie Déchalotte (journaliste), Monique Dental (Réseau féministe « Ruptures »), Emma (bédéaste), Camille Froidevaux-Metterie (Professeure de science politique), Muriel Robin (comédienne), Laurence Rossignol (sénatrice), Bruno Sanchez (comédien), Elise Thiébaut (essayiste), Martin Winckler, (médecin, écrivain) et moi-même.

Le jour même, les Effronté-es ont placardé la façade de l’Ordre d’effigies de Simone Veil.

Sous la pression de ces nombreuses actions, l’Ordre des Médecins semble s’est souvenu de la possibilité de s’auto-saisir, et a fini par annoncer qu’il saisira la juridiction ordinale contre les trois responsables du SYNGOF, ce qui est une première victoire.

L’enjeu est que des sanctions exemplaires soient maintenant prononcées contres ces gynécologues. L’Ordre des Médecins devra démontrer qu’il se place du côté de la santé des femmes et du respect des principes éthiques de la profession, et non du côté de la bénédiction confraternelle de médecins qui portent donnent des coups de canif répétés au code de déontologie médicale.

Une sage-femme porte plainte contre les médecins

Parallèlement à ces actions se déroulant à Paris, Gwendoline Cros, une étudiante sage-femme vivant à Lille, a déposé plainte contre les docteurs Jean Marty, Bertrand de Rochambeau et Elisabeth Paganelli auprès de leur Ordre départemental respectif (voir notamment l’article du Parisien Menace de grève de l’IVG : une femme dépose plainte contre le syndicat des gynécologues)

Le 10 avril dernier, elle a été convoquée pour une conciliation auprès de l’Ordre départemental des médecins du 77 à La Rochette, dans le cadre de sa plainte contre Bertrand de Rochambeau. Comme vous le voyez sur cette vidéo qui reprend les moments forts de l’action, elle y est allée entourée de militantes féministes.

Mercredi, nous étions donc au Conseil départemental de l'Ordre des Médecins (77) pour une action en soutien à Signora Gwen. Etudiante sage-femme, elle avait a porté plainte contre le Dr de Rochambeau, président du Syngof, à la suite de son appel à la grève des IVG. Merci à Adèle Simper, pour la réalisation de ce clip vidéo. Et à Myriam Mira, à qui nos déboires avec le Syngof ont inspiré cette super chanson. Avec Anais Leleux, Les efFRONTé-e-s, Collectif Droits des Femmes, #NousToutes, Rosalie Salaün Marjorie Roux#PlusJamaisL'OtageDuSyngof #JusquAuBoutContreLeSyngof

Publiée par Tou.te.s contre les violences obstétricales et gynécologiques sur Vendredi 12 avril 2019

Son action est très intéressante dans une perspective historique. Depuis le XIXe siècle, beaucoup de médecins ont trainé des sages-femmes devant les tribunaux, notamment suite à des accouchements qui se sont mal terminés. Dans de nombreux cas, des médecins ont poursuivi des sages-femmes alors même que les parents concernés refusaient de porter plainte et allaient même jusqu’à soutenir leur sage-femme, convaincus qu’elle avait fait tout son possible pour sauver la mère ou le bébé. Aujourd’hui encore, des sages-femmes sont régulièrement attaquées par des médecins, par exemple à l’occasion d’un transfert à l’hôpital d’une femme souhaitant accoucher à domicile ou tout simplement parce que certains médecins veulent mettre fin à l’accouchement à domicile.

L’inverse n’est pas vrai. Je n’ai trouvé aucune trace de plainte d’une sage-femme contre un médecin qui n’aurait par exemple pas respecté les recommandations médicales ou qui aurait mis en danger la vie d’une parturiente ou de son enfant. Cette asymétrie dans les plaintes est l’illustration d’un rapport de domination entre les médecins et les sages-femmes. Il s’agit non seulement d’un rapport de domination de classe (les médecins appartenant traditionnellement à une classe sociale supérieur aux sages-femmes) mais également d’un rapport de domination de genre (les médecins étant, jusqu’il y a peu, exclusivement des hommes, et les sages-femmes, exclusivement des femmes). C’est ainsi que, drapés dans leur supériorité, des médecins s’estiment au-dessus des recommandations médicales, des avancées de la recherche scientifique, mais se pensent également supérieurs aux patientes forcément ignorantes, et aux sages-femmes qu’ils considèrent comme des petites mains utiles tant qu’elles restent sagement sous leur domination. Dès que l’une d’entre elle manifeste une once d’indépendance, elle devient à leurs yeux une menace qu’il faut éradiquer, notamment par la voie judiciaire.

Aujourd’hui, un retournement de situation vient d’avoir lieu. Le fait qu’une future sage-femme porte plainte contre des médecins est un basculement majeur dans les rapports de domination. Il est probable qu’elle ouvre la voie à d’autres plaintes de sages-femmes qui ont été témoins de scènes de violences obstétricales dans les salles d’accouchement, ou qui côtoient des obstétriciens ayant l’habitude de bafouer les recommandations médicales et de piétiner les droits des patientes lors des accouchements. Cette plainte d’une sage-femme contre trois médecins est le signe d’une révolution.

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