Un premier documentaire sur les violences obstétricales sur Arte – Interview d’Ovidie

Après des années de mobilisation, le premier long documentaire d’enquête sur les violences obstétricales et les conditions d’accouchement Tu enfanteras dans la douleur sera diffusé sur Arte le 16 juillet. Il est déjà exceptionnellement en ligne sur arte.tv. La réalisatrice féministe Ovidie, qui signe ce documentaire exceptionnel, m’a fait l’honneur de répondre à quelques questions.

 

Comment avez-vous eu l’idée de ce documentaire ?

Je m’intéresse depuis de nombreuses années à tout ce qui touche au corps et à l’intime. Je suis persuadée que le corps et l’intime sont politiques. Parmi tous les combats féministes, ce sont ceux qui tournent autour du corps qui m’interpellent le plus. Il est évident qu’on ne peut pas s’intéresser à la sexualité, à l’IVG, et surtout au consentement, sans se poser la question de l’obstétrique et de la gynécologie. Le thème de l’accouchement en est la suite logique.

Ce n’est néanmoins pas la première fois que je m’intéresse à l’accouchement. En 2006, j’ai publié un petit guide Osez l’amour pendant la grossesse (La Musardine). J’y dénonçais déjà la pratique massive de l’épisiotomie et la tendance au coup de rasoir facile sur les primipares. A l’époque, j’avais aussi assisté à plusieurs formations de doula donné par l’école québecoise Mère et monde. C’était un métier qui commençait à se développer en France. J’avais également suivi un cursus en maternologie à la clinique de Saint-Cyr. Le thème de la maternité me questionnait beaucoup, et ça me posait problème que l’accouchement ne soit pas traité dans les milieux féministes.

Dans mon documentaire, il y a aussi une petite séquence sur Max Ploquin que mes parents connaissaient. Je l’ai moi aussi connu de son vivant et j’ai assisté à ses Rencontres de la Naissance.

Il a fallu attendre 2010 pour voir apparaître les échanges sur les réseaux sociaux, des blogs, puis des émissions radios, l’affaire du point du mari, celle des touchers vaginaux sur patiente endormie qui a donné un coup de projecteur sur la question du consentement. C’est suite à cela que je me suis lancée dans le projet de faire un documentaire sur l’accouchement.

 

Une série de femmes témoignent face à la caméra, à visage découvert. Il faut beaucoup de courage de briser le tabou des violences obstétricales et de s’exposer de cette façon. Comment avez-vous pu les convaincre ?

Ce n’était pas facile. Le documentaire a été écrit en 2017. Il a fallu deux ans entre les premières étapes du film et sa diffusion à la télé. Ces témoignages ont été enregistrés il y a un an. Certaines personnes avaient déjà témoigné et avait été confrontées à des propos très violents suite à leur témoignage. C’est notamment le cas de Sonia Bisch qui s’était déjà exposée, et qui était prête à aller jusqu’au bout de sa démarche en me livrant une nouvelle fois son témoignage. D’autres femmes ne voulaient pas trop s’exposer et ont été filmées de façon plus discrète.

Ce n’est pas évident de témoigner. Il y a la crainte par rapport à son entourage, la crainte de ne pas être une bonne mère. Il n’a pas été simple pour moi de trouver autant de personnes et surtout de les convaincre de le faire. Mais d’un autre côté, ces témoignages sont indispensables pour comprendre le sujet du documentaire, pour contrer l’idée que l’accouchement serait en soi violent ou que les femmes auraient simplement mal compris ce qui leur est arrivé. Ces témoignages lèvent toute l’ambiguïté sur ce que sont réellement les violences obstétricales.

Ces témoignages étaient très éprouvants non seulement pour les femmes qui parlaient, mais aussi pour l’équipe. Pour le tournage, nous avons mis un dispositif un peu psychanalytique : les personnes étaient placées dans la lumière, tandis que mon cadreur et moi restions dans la pénombre. Ce qui m’a frappé, c’est que les femmes racontaient leur accouchement en continu, parfois pendant plus d’une heure, sans que je doive les relancer avec des questions. Elles racontaient le déroulement des événements avec une grande précision, alors même que ce qu’elles avaient vécu remontait parfois à plusieurs années. Pour nous, c’était insoutenable à entendre, au point que mon cadreur a même fait un malaise.

Ensuite, avec ma dérusheuse, nous avons passé des semaines sous Spasfon tant ces témoignages étaient insupportables. Mais ils étaient indispensables. Il fallait qu’on se rende compte de la gravité de la situation. Il y a un corporatisme au sein des gynécologues obstétriciens. Ils risquent de prendre le documentaire comme une attaque de plus contre leur profession. Mais toute personne qui regarde le film peut comprendre que les violences obstétricales existent vraiment.

 

Il y a peu d’obstétriciens qui interviennent dans le film. Israël Nisand parle au nom du Collège national des Gynécologues et Obstétriciens français (CNGOF), et seule une autre obstétricienne intervient brièvement à la fin. Ne craignez-vous pas que le documentaire soit perçu comme trop à charge contre les médecins ?

Israël Nisand s’exprime en tant que président du CNGOF, comme représentant d’une institution. Pour moi, il y a deux Israël Nisand. Il y a celui qui est responsable de sa maternité au sein des hôpitaux de Strasbourg, dont la réputation est bonne parce qu’il est plutôt tourné vers la bientraitance. Et puis, il y a le représentant de l’institution. Le problème est l’institution qu’il représente, l’institution qui a mis trop de temps à réagir aux témoignages et aux dénonciations des violences obstétricales. Le problème est systémique. Cette institution réagit mal, par exemple en refusant de participer à la rédaction du rapport du Haut Conseil à l’égalité sur les actes sexistes en gynécologie.

Il y a très peu d’autres gynécologues dans mon documentaire, tout simplement parce que les gynécos n’ont pas voulu intervenir. Je suis restée plusieurs semaines dans la maternité du Centre hospitalier d’Angoulème. J’ai voulu rencontrer des soignants, j’ai participé à de nombreuses réunions préalables, j’ai longuement expliqué ma démarche. J’ai été très bien accueillie par les sages-femmes, par les infirmières, par les aides soignantes. Mais pas par les médecins. Il y avait une hostilité physique palpable des obstétriciens à mon égard. Ils ont radicalement refusé d’être interviewés et ne voulaient pas apparaître dans mon film. Ils ne voulaient même pas que je les filme lors de réunions d’équipe où ils n’étaient pas en contact avec les patientes. Il y a donc peu de gynécologues parce qu’ils ont estimé ne pas s’abaisser à participer au film.

Le mépris des femmes qu’on entend dans les témoignages, je l’ai retrouvé contre moi. Par exemple quand je filmais (je filmais toute seule les séquences dans la maternité), les médecins ne me disaient pas bonjour quand ils entraient dans la pièce, et manifestaient physiquement leur hostilité à ma présence pour me forcer à arrêter de tourner. Ils ajoutaient souvent des remarques sexistes à mon égard, en faisant référence à mon CV. Ca faisait un moment que je n’avais plus entendu ce genre de chose.

Au final, seule la dr Roblin a accepté que je l’interviewe rapidement sur un coin de table. Je trouvais intéressant d’avoir sa perception des choses.

 

Quel impact pensez-vous que votre documentaire va avoir ? 

C’est toujours une déception pour moi. Tu as l’idée que tu vas révéler quelque chose qui te tient tellement à coeur et tu espères que tu va changer les choses. Tu es souvent déçue. Avec mon documentaire Pornocratie, j’ai dénoncé un système financier mafieux et des pratiques illégales de plateformes qui ne respectaient pas la loi française en terme de protection des mineurs en leur laissant en accès libre du contenu dont la loi impose qu’il soit réglementé. J’ai subi des pressions. Pourtant, juste après la diffusion du film, il n’y a eu aucun impact. Idem avec Là où les putains n’existent pas. Par exemple, les parents d’Eva-Maree assassinée par son ex-mari n’ont, aujourd’hui, toujours pas de droit de visite pour voir leurs petits enfants, malgré le film. Je pensais qu’au moins cette injustice-là serait réparée. Sur le coup tu te dis “c’est mort, ça n’a servi à rien”.

Cependant, je me suis rendue compte que ça met du temps. Deux ans après Pornocratie, il y a eu d’un seul coup des mesures de protection envers les mineurs exposés aux films pornos. D’autres pays s’emparent maintenant du sujet. Ca fait des petits. En Suède, après Là où les putains n’existent pas, ça commence à bouger au niveau du ministère des affaires sociales. Un documentaire ne change pas brutalement les choses, mais il y contribue sur le long terme. Quand tu apportes à ton niveau ta petite goute d’eau, tu parviens à éteindre cette foutue incendie. Je crois que Tu enfanteras dans la douleur aura un impact.

***

Le documentaire est exceptionnellement disponible en ligne tout l’été : Tu enfanteras dans la douleur.

Il sera diffusé sur Arte le 16 juillet.

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8 réponses à Un premier documentaire sur les violences obstétricales sur Arte – Interview d’Ovidie

  1. christine Z.collin dit :

    magnifique documentaire..mon expérience de grand mère et de grande tante m’a fait découvrir avec horreur que l’accouchement est redevenu un massacre…ce qu’il n’était plus ou moins il y 30 ou 40 ans..Nous avions la péridurale et la méthode Leboyer et Lamaze..il n’empêche que je n’ai jamais oublié le bruit de l’épisiotomie..et que contrairement à tous les on dits ,la cicatrice de déchirure ,il est vrai recousue par une gynéco ,a bien mieux cicatrisé les que les episiotomies..Courage jeunes dames et si vous n’aez pas envie de bébé osez ne pas en faire..Tous les jours je me réjouis d’avoir eu mes filles..mais tous les choix sont bons

  2. Léonie dit :

    Je vais le regarder parce que le sujet m’intéresse, mais gloups… quand je lis qu’Ovidie, qui a dû en voir d’autres dans sa vie, a été sous Spasfon pendant des semaines, qu’un assistant fait un malaise… hem… Il va falloir avoir le cœur bien accroché.

  3. pauline dit :

    Magnifique, j’avais peur de ne pas pouvoir le regarder mais le montage est d’une justesse parfaite.
    J’ai proposé à mon copain de regarder pour qu’il prenne conscience de cette réalité et puisse me « protéger » le jour J.
    Je garde un souvenir amer de mon 1er accouchement (dossier médicale récupéré mais il y manque pas mal de chose….).
    Merci à vous pour votre travail 🙂

  4. Agathe dit :

    Merci pour ce documentaire, je me suis empressée d’aller le voir (en tant que nullipare de 27 ans qui a longtemps refusé l’idée d’enfanter – en partie de peur de subir ce genre de violences injustifiées et traumatisantes). J’avoue que j’ai dû marquer une pause et aller me reposer après certains témoignages vraiment durs à entendre. La fin du documentaire, qui montre une autre voie possible, donne une vraie lueur d’espoir je trouve… Je ne comprends pas pourquoi de telles initiatives ont été étouffées. Il est aussi déplorable que l’une des composantes essentielles de cette situation à laquelle on est arrivés est (encore une fois) le manque de moyens dans les hôpitaux…

  5. Madame K dit :

    Vu ce film, que j’attendais impatiemment.
    Merci Marie-Hélène pour ces paroles de femmes que tu portes, et à toutes celles qui parlent en nos noms. Les deux femmes italiennes m’ont bouleversées.
    Merci Ovidie, merci Sonia et aux femmes qui ont pris la parole pour dire ces moments de souffrance atroce.
    C’est un tel choc de vivre ça, quand en tant que future maman on arrive dans l’acceuil, l’amour, l’ouverture, et de se prendre ça…. incompréhension totale, trou noir, déconnexion, rupture, c’est dur de s’en remettre, je confirme, même pour des situations moins atroces que celles racontées (dans mon cas, c’était tout un défi de faire entendre pourquoi leurs pratiques ordinaires, ce qui pour eux s’était très bien passé, avait été pour moi à l’origine de ce traumatisme).
    J’ai été accompagnée pour une médiation par Anne Evrard et Chantal Ducroux-Chouwey en fin 2014, soit deux ans après les faits, pour ce que j’appelai à l’époque de la violence ordinaire, me sentant seule à oser dire que ce n’était pas normal à l’époque…. avant que je rencontre Anne et Chantal qui m’ont permis d’avancer, en reconnaissant ma parole, en m’aidant à mettre des mots, en triant le concret du ressenti pour mieux m’exprimer, et en m’accompagnant à cette médiation.
    Merci pour ce documentaire très juste, pudique,
    j’aurais aimé que des gynécologues acceptent de parler, car dans ma seconde grossesse, j’en ai rencontré qui changeaient leurs pratiques, doucement, après assimilation des premiers témoignages entendus.

  6. Bov dit :

    Très bon documentaire, respectueux de tous et bien filmé. Il est rageant de constater que la France aurait pu prendre il y a des décennie un virage obstétricale respectueux et que tout ce savoir acquis est maintenant marginalisé. Le mépris à l’égard des patientes n’est pas sur le fond l’affaire d’une méconnaissance mais bien d’une volonté politique.

  7. Dorothee Anniba dit :

    Whaouhhh je regarde le doc. Je suis outrée, révoltée et en même temps hyper concernée car j’ai subi mpi même des violences obstétricales… J’en ai d’ailleurs écrit un livre….
    Bravo pour votre travail, j’admire beaucoup
    Merci milles fois !!!

  8. Dorothee Anniba dit :

    Whaouhhh je regarde le doc. Je suis outrée, révoltée et en même temps hyper concernée car j’ai subi moi même des violences obstétricales… J’en ai d’ailleurs écrit un livre….
    Bravo pour votre travail, j’admire beaucoup
    Merci milles fois !!!

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