Conjoint interdit, masque, déclenchement: l’explosion des violences obstétricales

La pandémie de covid-19 a aggravé les violences obstétricales lors des accouchements pendant cette période. Une enquête menée par le collectif Tout·es contre les Violences gynécologiques et obstétricales  auprès de 2700 femmes ayant accouché entre le 15 février et le 31 mai 2020, au cœur de la pandémie, a mis en lumière une nette aggravation des violences faites aux femmes dans les maternités. Trois formes de violences se sont ajoutées aux violences obstétricales systémiques : l’interdiction de présence d’un ou une accompagnant·e, l’obligation du port du masque et une augmentation des déclenchements non médicalement justifiés.

L’interdiction de la présence du ou de la conjoint·e

Cette enquête a été lancée suite à des appels à l’aide de futurs parents désemparés face aux annonces abruptes de maternités ayant décidé de façon arbitraire d’interdire au futur père d’assister à la naissance de son enfant. Elle relève d’ailleurs un “tsunami émotionnel” chez les futures mères engendré par la désorganisation des maternités. Pour 69 % d’entre elles, le stress accru était lié à l’incertitude quant à la présence de l’accompagnant.e.

L’enquête montre que seulement 37 % des femmes ont pu avoir leur compagnon ou une personne de confiance à leurs côtés dès leur arrivée à la maternité et pendant tout leur accouchement. 33 % des femmes n’ont pu être rejointes qu’à leur arrivée en salle de naissance, c’est-à-dire au moment de la phase active du travail (et pas dès leur arrivée à la maternité). 15 % ont pu être rejointes seulement pendant la phase d’expulsion (au moment de la sortie du bébé). Pour 11 % des naissances, les accompagnant·es ont été totalement interdit·es et les femmes ont dû accoucher seules, face à des soignants en général inconnus.

Aucune de ces maternités n’a prévu un renforcement de l’accompagnement des femmes privées d’une présence soutenante par une personne proche. Au contraire, de nombreux témoignages montrent que la période de la pandémie a encore plus mis le personnel sous pression, le rendant d’autant moins disponible pour accompagner correctement les parturientes.

Les femmes témoignent : « Moralement ce fut extrêmement difficile que le papa ne soit pas là pendant le travail » 

« Accompagnant non autorisé pendant la phase de travail : je me suis sentie très triste et angoissée de commencer l’accouchement sans le papa, le travail a été long et douloureux car déclenché, difficile de bien gérer la douleur dans ces conditions. » 

« On nous a volé ces moments qui nous appartenaient. Je suis très affectée psychologiquement même 5 semaines après la naissance de notre bébé. »

La science est pourtant formelle : une présence continue améliore les résultats lors de l’accouchement. La revue de référence Cochrane  concluait en 2017 : “Le soutien continu pendant le travail peut améliorer les résultats chez les femmes et les nourrissons, notamment en menant à une augmentation des accouchements par voie basse spontanés, à une réduction de la durée du travail, et à une diminution des accouchements par césarienne, des accouchements par voie basse avec assistance instrumentale, de l’utilisation d’une analgésie, de l’utilisation d’une analgésie régionale, des faibles scores d’Apgar à cinq minutes et des sentiments négatifs concernant le vécu de l’accouchement”.

Les dommages sur les femmes sont énormes. 75 % des femmes ayant répondu à l’enquête présentent en moyenne trois signes de dépression post-partum ou de syndrome de stress post-traumatique. L’absence d’accompagnant est probablement ce qui a le plus porté atteinte à la santé mentale de la mère. L’enquête montre une augmentation de près de 15 points (85 % au lieu de 70 %) des signes de stress post-traumatique ou de dépression post-partum en cas d’absence de l’accompagnant.

Au-delà de l’impact direct sur les mères et leur bébé, l’interdiction de présence d’un ou une proche lors de l’accouchement pose une véritable question sociétale. Si nous devrons collectivement nous interroger sur l’état de notre société dans laquelle des milliers de personnes sont mortes du coronavirus dans la solitude, il est utile de rappeler que, dans le cas de l’accouchement, il s’agit de femmes en parfaite santé qui se sont vue privées de conditions correctes pour mettre leur enfant au monde, ce qui n’est pas non plus une maladie. Les témoignages le montrent : « Le fait que le papa soit parti 2h après l’accouchement a été très dur et violent émotionnellement… J’ai beaucoup pleuré car il me manquait énormément et j’étais très fatiguée de gérer notre bébé sans lui. On a l’impression de s’être fait voler nos premiers jours de jeunes parents. C’est très dur à encaisser. ». Une autre femme ajoute :  « Encore une fois en France, le rôle essentiel du papa n’a pas été compris, il n’est pas facultatif. On gardera l’injustice de nos moments de bonheur volés pour toujours. »

Enfin, cette mesure, comme toutes celles liées à l’accouchement, montre l’arbitraire et l’incohérence qui règnent dans maternités. D’une part, ces dernières ont pris des mesures très différentes les unes des autres, sans se baser sur les recommandations scientifiques ni sur l’intérêt premier des femmes qui vivent un événement exceptionnel qu’est la mise au monde de leur enfant. D’autre part, elles n’ont pas tenu compte du fait que chaque futur père qui a été confiné pendant plusieurs semaines avec sa compagne enceinte avait a priori le même niveau de (non-)contamination qu’elle et ne présentait donc pas plus de risque pour les soignants.

Au comble de l’incohérence se situent les maternités qui n’avaient aucun remords à éjecter les futurs pères des maternités et les priver totalement de rencontre avec leur enfant jusqu’à la sortie de la maternité, et qui ont pourtant placé des jeunes mères avec leurs nouveaux-nés dans des chambres doubles sans s’inquiéter des risques de contamination entre deux familles étrangères l’une à l’autre.

L’obligation du port du masque

L’enquête relève que 42 % des femmes ont été obligées de porter un masque pendant tout leur accouchement. Cette mesure est presque incroyable lorsque l’on connaît l’importance de la respiration lors d’un accouchement.

Il est étonnant qu’une telle mesure se soit imposée sans discernement de la part de sages-femmes et d’obstétriciens et qu’elle ne fasse pas l’objet d’un questionnement au sein de la société. Si, du jour au lendemain, on imposait le port du masque à 42 % des participants à un marathon ou des athlètes aux jeux olympiques, imaginerait-on que personne ne se questionne sur les performances sportives dues port du masque imposé ? Accoucher représente pourtant un effort physique comparable à celle d’un marathonien ou d’un sportif de haut niveau. Comment une telle mesure a-t-elle pu germer dans la tête de personnes dont le métier est censé être celui d’accompagner correctement les femmes qui donnent naissance ?

Le port du masque a clairement eu un impact délétère sur les femmes. De nombreux témoignages de l’enquête montrent des femmes qui ont vécu cette situation comme un véritable calvaire. « Au cours de l’accouchement, le port du masque pendant la poussée a été un frein pour la prise d’air et une bonne poussée. Le médecin a donc dû avoir recours aux forceps ». « Accouchement anxiogène dû au masque ». « Révision utérine avec port d’un masque obligatoire, inhumain je trouve »

En outre, le port du masque est corrélé à une augmentation du pourcentage d’actes médicaux ou de complications : expression abdominale, fièvre, péridurale alors que le projet était de s’en passer, expression utérine, extraction instrumentale (forceps, cuillère, ventouse), perfusion d’ocytocine pour augmenter les contractions, déchirure du périnée.

L’enquête n’a néanmoins pas pu déterminer si le masque était la cause directe de ces complications ou si les maternités ayant imposé le port du masque étaient des maternités plus interventionnistes et donc moins respectueuses de la physiologie de l’accouchement et des femmes en général.

Comme pour la présence du conjoint, le port du masque a été imposé de façon arbitraire et sans cohérence. Certains CHU situés dans le Grand Est, c-à-d au cœur du foyer de la pandémie, ont permis aux femmes d’accoucher sans masque, tandis que des cliniques privées qui n’accueillaient aucun patient covid-19 et qui étaient situées dans des zones à très faible de contamination l’ont pourtant imposé. L’enquête montre aussi que sur les 10 femmes testées positivement au covid-19, deux ont accouché sans masque. De nombreuses équipes soignantes ont donc trouvé le moyen d’éviter aux parturientes de porter un masque, ce qui est la preuve que respecter les femmes est techniquement et médicalement possible.

Augmentation des déclenchements non médicalement justifiés

Le troisième enseignement de l’enquête porte sur le nombre de déclenchements directement liés à la pandémie.

25 % des accouchements ont été déclenchés alors que ce taux était de 22 % dans l’enquête périnatale de 2016. Selon la présente enquête, 7 % des déclenchements ont été présentés aux femmes par les professionnels de santé comme une nécessité liée au covid-19. De nombreux témoignages montrent que ces déclenchements ont été imposés par l’équipe soignante pour des raisons d’organisation du service ou comme une condition pour autoriser la présence du conjoint :  « J’ai souhaité un déclenchement pour être sûre d’avoir un accompagnant en salle d’accouchement ».  «J’ai accepté un déclenchement dont je ne voulais pas ». « Beaucoup moins de flexibilité et déclenchement obligatoire ».

Or, le déclenchement d’un accouchement est un acte médical lourd, qui va souvent à l’encontre de l’aspiration de la future mère. Il entraîne un risque accru de césarienne. L’enquête le confirme puisque sur les 16,7 % de naissances par césarienne, 5,2 % ont été pratiquées en urgence suite à un déclenchement (pour 6,7 % des 70 % d’accouchements – donc bien plus nombreux – qui ont débuté spontanément).

Les tentatives de résistance des femmes

Face à ces conditions d’accouchement très dégradées, près de 13 % des femmes ont envisagé de changer de lieu d’accouchement. Parmi celles-ci, un quart (25,8 %) ont eu l’envie d’accoucher à domicile en étant accompagnées d’une sage-femme (AAD). 6 % ont envisagé un accouchement non accompagné (ANA), c’est-à-dire chez elles sans la présence d’un.e professionnel.le de santé.

Au final, seule une partie d’entre elles ont pu concrétiser leur souhait. 1,1 % ont accouché à domicile avec une sage-femme et 0,5 %, à domicile de façon non accompagnée.

Il est à noter que l’engouement pour l’accouchement à domicile pendant la pandémie est observé dans l’ensemble du monde occidental (par exemple à New-York et en Suède). Les études scientifiques les plus sérieuses montrent qu’accoucher à domicile avec une sage-femme présente pas plus de risque pour les grossesses à bas risque (voir Coronavirus : l’urgence de soutenir l’accouchement à domicile). Pour toutes les femmes ne présentant de problème médical particulier, se tenir à l’écart des maternités pendant la pandémie, au vu tant des risques objectifs de contamination que des conditions dégradées de prise en charge, pouvait représenter un vrai choix rationnel.  

Malheureusement, la France fait figure d’exception parmi les Etats occidentaux en menant une véritable chasse aux sorcières contre les sages-femmes qui accompagnent les femmes de ce choix (voir mon article précédent). Cette situation conduit de plus en plus de femmes à accoucher seules chez elles. L’un des mérites de cette enquête est de fournir, pour la première fois, une mesure statistique du phénomène.

Les violences obstétricales ordinaires

Outre les mesures portant atteinte aux femmes liées directement à la pandémie, l’enquête a mis en lumière la permanence de violences obstétricales systémiques ordinaires.

La loi Kouchner sur le consentement avant chaque acte médical n’est toujours pas respecté. Seules moins de la moitié des femmes (42,8 %) ont eu la possibilité de donner leur consentement avant chaque acte, toutes interventions confondues. 72 % des épisiotomies ont été pratiquées sans consentement.

L’enquête révèle aussi une série de mauvaises pratiques pendant l’accouchement que l’on qualifie de violences obstétricales :

74 % des femmes n’ont pas eu le droit de manger

34 % des femmes n’ont pas eu le droit de boire

23 % ont été confrontées à un clampage précipité du cordon ombilical de leur bébé

13 % des femmes ont eu une péridurale défaillante

3 % des femmes ont subi une expression abdominale, pratique dangereuse  que la Haute Autorité de Santé demande d’abandonner  depuis 2007 

22 femmes se sont vu refuser la péridurale

21 femmes se sont vu imposer la péridurale

3 femmes ont subi le « point du mari »

La non-remise en question des soignants

Le plus étonnant est la rapidité avec laquelle des soignants censés être au service des femmes ont pu mettre en place des mesures arbitraires, incohérentes et néfastes aux futures mères, et contraires à l’état de la science sur les conditions d’accouchement.

Encore aujourd’hui, en confrontant certaines sages-femmes et médecins aux résultats de l’enquête qui montre une explosion des dépressions post-partum et des syndromes de stress post-traumatique (75 % des femmes qui ont accouché montrent en moyenne trois signes de l’échelle d’Edimbourg), nombreux sont celles et ceux qui continuent à justifier ces mesures au nom de leur propre confort et de leur propres peurs.

Les conditions d’accouchement pendant la pandémie ont une fois de plus mis en lumière les conditions déplorables dans laquelle les femmes doivent accoucher en France. Comme je le démontre depuis des années dans mes billets sur mon blog Marie accouche là, les femmes ne sont pas considérées comme des êtres humains dotés de raison et de discernement dont il faut respecter l’intégrité physique et psychique, mais comme des corps dont on peut disposer à sa guise dans un système industriel.

L’urgence de repenser les conditions d’accouchement 

Les résultats de cette enquête ont été présentés à la Secrétaire d’État aux droits des femmes Marlène Schiappa qui les a accueillis très positivement. Elle a mis en place un groupe de travail intégrant les représentants des sages-femmes, des médecins et des usagères. Espérons que la nouvelle Ministre aux droits des femmes Elisabeth Moreno poursuive cette ambition et que le Ministre de la Santé Olivier Veran s’intéresse lui aussi enfin à la question de la naissance.

Ce rapport a été également présenté, à l’initiative de la Députée Marie-Pierre Rixain, à la Délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale. Il est urgent que les politiques s’emparent réellement de ce sujet dans cette ère post-metoo.

Aujourd’hui, la première cause de mortalité maternelle n’est plus la fièvre puerpérale ni l’hémorragie de la délivrance. La première cause de mortalité maternelle est le suicide, notamment en raison des mauvaises conditions dans lesquelles les femmes doivent accoucher. Il est inconcevable qu’au 21e siècle, des dizaines de milliers de femmes soient encore maltraitées au moment où elles mettent leurs enfants au monde.

Sources :

Pour consulter le rapport : Rapport d’enquête sur la grossesse, l’accouchement et le post-partum pendant l’épidémie de covid-19

Pour consulter la carte qui reprend l’ensemble des témoignages de l’enquête associés aux maternités : Enquête Nationale sur la Naissance pendant la pandémie de Covid 19 par le collectif @TCVOG 

Ce billet a été publié sur Médiapart le 3 août 2020.

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8 Responses to Conjoint interdit, masque, déclenchement: l’explosion des violences obstétricales

  1. ponsoda says:

    Je vote pour que l’on respecte le choix des futures Maman dans leur choix d’accoucher

  2. Christine says:

    Je ne comprends pas pourquoi les femmes continuent à faire fonctionner ce système de gestion des naissances. Lorsque j’ai opté il y a 20 ans pour un accouchement à domicile, les faits étaient déjà dramatiques dans le non respect des femmes en structure hospitalière. Mais aujourd’hui la loi Kouchner nous protège toutes pour peu que nous l’incarnions. Je pense fondamental de devoir poser nos conditions avant l’accouchement sous peine de quoi l’accouchement se déroulera à domicile. Combien acceptent ainsi sans questionnement initial de se rendre dans ces abattoirs car nos espoirs y sont abattus les uns après les autres au long du parcours qui n’a de soins que le nom?
    Une telle déshumanisation pour une naissance? Voilà le risque majeur dans notre pays dit civilisé…
    Par ailleurs, les droits des femmes , en période de crise, ne semblent jamais acquis…
    Il existe certes des soignants qui oeuvrent dans un réel souci d’accompagner la femme et le couple mais ce système implacable les broie tout autant….

  3. Jeanne says:

    Bonjour, pourriez-vous m’indiquer la source concernant votre dernier paragraphe sur la première cause de mortalité maternelle ? Des recherches rapides ne font pas mention du suicide, juste de l’hémorragie.

    Merci d’avance 🙂

  4. Emeline says:

    Bonjour
    Je dois accoucher fin avril je suis considérée comme à risque à cause d un IMC en obésité et d une mutation du facteur V de Leiden personne n acceptera de m accoucher à domicile.
    La maternité où je pensais accoucher vient de m’informer que je serais obligée d accoucher avec le masque et ce même si je suis asthmatique.
    Je vous en supplie dites moi comment faire pour faire valoir mes droits et pouvoir accoucher en toute sécurité.
    Je suis morte de peur.
    Merci beaucoup.

    • Marie-Hélène Lahaye says:

      Arrachez votre masque.
      Arrachez de nouveau votre masque si on vous en remet un.

      Plusieurs témoignages de femmes montrent que les soignants ont fini par ne plus leur demander de porter un masque pour le reste de leur accouchement.

  5. Chappyis says:

    Et la maltraitante du soignant sans masque adapté qui se prend pendant des heures et des heures le souffle de la patiente en face de lui et ce depuis le début de l’épidémie on en parle . On nous bassine sur la distanciation sociale dans ces cas là où est elle . Une caissière de super marché est mieux protégée qu’ une sage femme . Chercher l’erreur

    • Aurore Bayout says:

      Euhhhh… Pas sûre que ce soit bien l’objet de cet article. On ne peut de plus pas parler de maltraitance, mais plutôt de négligence de la part de la hiérarchie : quid du matériel fourni par l’hôpital ? Et des tests faites normalement aux femmes par sécurité ?!
      On est quand même loin de la situation des femmes, qui arrivent dans des structures qui ont des pratiques assez “hardcores” dans un moment de leur vie que l’on peut qualifier de crucial !..

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